M.Holterbach : installation-concert pour l'Itinéraire de Nuit III

Publié le par orbes


Aux Anoures - Cycles I à III
Trois essais ethnozoophoniques - Acousmotopographie no.11

Le samedi 24 mars 2007 de 23h15 à l'aube
dans la piscine de la
Cité Universitaire Internationale de Paris
17, boulevard Jourdan 75014 PARIS
(lien)






Une grande partie de ma musique est mue par mon travail de recherche microphonique. Notre monde regorge de sonorités fascinantes, disponibles à qui veut les entendre. De la cité à l'industrie, des phénomènes naturels à la vie animale, une profusion sonore nous environne et semble être la voix poétique la plus puissante et la plus secrète du réel.
Précieusement outillé de mes microphones, j'enregistre depuis des années les sons les plus beaux que mes mouvements dans ce monde peuvent m'offrir. Parmi ces sons, la découverte du chant des anoures a été profondément bouleversante.
Les anoures sont peut-être les plus connus des amphibiens, ce sont les grenouilles et les crapauds. Ce groupe, dont on retrouve les membres dans le monde entier, à l'exception de l'Antarctique, et dans toutes sortes de territoires - déserts, forêts, îles ou montagnes-, comprend des milliers d'espèces, dont une vingtaine seulement se rencontre en Europe.
Créatures secrètes aux mœurs surtout nocturnes, on connaît certaines espèces par leur voix mieux que par leur aspect extérieur. Les anoures produisent une inconcevable variété de chants, souvent bien différents du "coâ coâ" qu'on leur attribue généralement. Des sifflements, des frottements, des cliquetis, des mugissements, des gloussements, des aboiements, des sons de clochettes… Leur mode d'apparition révèle des timbres magnifiques, de splendides polyphonies, des polyrythmies envoûtantes et une formidable dimension spatiale: l'écoute des anoures se fait dans bain acoustique à 360° formidablement stimulant pour l'écoute.
Mes voyages dans différentes régions du globe m'ont permis de découvrir quelques uns de ces chants, dont la beauté stupéfiante a eu une influence déterminante sur ma musique. Je posais la question à mon ami Yannick Dauby: "pourquoi ces chants sont-il si beaux, si émouvants ?" Sa réponse ne cesse de me plaire: "Les anoures ont eu 230 millions d'années pour les peaufiner…"
La quasi-totalité de l'espèce humaine côtoie les anoures, parfois au quotidien. Des influences, des interactions sur le plan sonore ont inévitablement lieu entre animaux et humains. C'est là que commence l'ethnozoophonie*.
L'ethnozoophonie tente de révéler ces interactions dans les traditions musicales humaines, dans les rites, le langage, etc, mais aussi dans le chant des animaux.
Un certains nombre d'éléments de nature ethnozoophonique, ainsi que mes prises de sons de batraciens ont été le moteur de ces cycles musicaux intitulés "Aux Anoures".

Cycle I : Rite d'apaisement des divinités des pluies et des tempêtes chez les indiens Caraïbes
D'un point de vue ethnologique, nous ne savons que peu de choses des indiens Caraïbes, souvent décrits comme de féroces guerriers cannibales vivant aux Antilles à l'époque de la conquête du continent américain. Massacrés par les colons espagnols, puis français et anglais, les indiens Caraïbes furent pratiquement exterminés au XVIIème siècle. Il ne reste que de maigres vestiges de leur culture, ainsi que quelques rares éléments collectés dans les récits de voyage des colons qui ont pu s'intéresser à leur mœurs.
Un invraisemblable hasard m'a fait découvrir à la Bibliothèque de la Marine de Cherbourg, un remarquable élément ethnozoophonique dans  le récit de voyage de Charles Louis Depinteville, médecin à bord d'un navire corsaire ayant croisé au large des Antilles entre 1590 et 1600. Une avarie bloque le navire quelques jours sur une côte sauvage de la Guadeloupe. Charles Louis Depinteville, qui se révèle être un homme d'une grande curiosité et d'une grande sensibilité, décide d'explorer sous bonne escorte cette partie de l'île où il se trouve. Un retour à la nuit tombante lui permettra de relater un fait étonnant:
"…nous marchions à la lisière de la forêt, sous la lumière de la lune après la pluie. L'air vibrait des tintements et des sifflements des milliers de petites grenouilles
 arboricoles invisibles parmi les cimes. Soudain d'autres sonorités nous firent tendre l'oreille: de longs sifflements mélodiques venaient de se superposer au chant des grenouilles, d'abord espacés, puis de plus en plus enchevêtrés jusqu'à former au paroxysme un long son continu, comme un hululement sans fin. Le phénomène se prolongea quelques temps, pour disparaître imperceptiblement. Nous étions stupéfaits, ignorant totalement de quoi il pouvait s'agir, et nous nous sommes hâtés de rejoindre le navire. Plus tard, en interrogeant un indigène sur ce phénomène qui ne cessait de me hanter, je découvrais que nous avions été les témoins fortuits d'un rite en vigueur chez les indiens Caraïbes, destiné à apaiser les divinités  des pluies et des tempêtes, qui se manifestaient pour les indiens à travers le chant des grenouilles arboricoles. Les membres d'un village opèrent ce rite à l'aide de longs sifflets en terre cuite, ainsi que de trompes faites de troncs d'arbres évidés, instruments que je n'ai jamais pu observer mais que cet indigène a su me décrire. Ce rite consiste à reproduire avec les sifflets, mais dans une tonalité bien plus grave, le chant des grenouilles, puis de l'étirer à l'infini dans ce son continu, destiné à suspendre le cours du temps et ramener ainsi la paix des éléments." (Cette citation n'est pas littérale, mais rédigée à partir des notes que j'ai pu prendre. Le vocabulaire ainsi que la formulation s'en trouvent modernisés, mais la substance même du récit n'en est pas altérée.)
Je me suis inspiré de cet extraordinaire document pour la composition de ce "Cycle I", en combinant mes prises de sons de grenouilles arboricoles de Guadeloupe, aux sons enchevêtrés, comme ici décrit, d'un xiao (longue flûte chinoise) pour les sons de sifflets, et de synthèse analogique pour les sons de trompes, ne pouvant évidemment pas utiliser les instruments originaux dont il n'existe, à ma connaissance, plus la moindre trace. Il est impossible de déterminer si la musique que je propose ici comme une interprétation, se rapproche des sonorités du rite que relate Charles Louis Depinteville, mais cette évocation a été une magnifique source d'inspiration, en résonance avec mes propres préoccupations musicales. Je souhaite principalement rendre hommage par là à la plus ancienne trace d'éthnozoophonie que je connaisse, ainsi surtout à un peuple aujourd'hui disparu.

Cycle II: Objet Sonore Non-Identifié, "magnificateur" de chants d'anoures
Le "Cycle II" est un petit hiatus dans la logique ethnozoophonique de ces essais musicaux. Mais l'étrange événement dont il tire l'origine a été suffisamment marquant pour apparaître ici.
Alors qu'un ami et moi parcourions au printemps la Brenne (région perdue entre Poitiers et Châteauroux, aux confins du Berry, de la Touraine et du Poitou) surnommée le pays des mille étangs et paradis des batraciens, nous avons été les témoins d'un phénomène inexplicable et inexpliqué. En pleine nuit tandis que nous nous apprêtions à enregistrer le chant des anoures, un bourdonnement, comme de nature électrique se fit entendre. De tonalité grave, d'une émouvante douceur, chargé d'harmoniques instables et changeantes, il semblait pousser tous les batraciens alentour à chanter. Très vite, nous fûmes pris dans un concert animal exalté, et fait surprenant, même quelques engoulevents (oiseaux aux mœurs diurnes) se firent entendre dans le champ d'à côté. Il est probable que ce bourdonnement apparaissait magnifié dans cette région calme, porté du lointain par quelque phénomène atmosphérique et trouvant son origine dans un dispositif électrique industriel ou une sirène défectueuse… Qu'importe, dans cette situation - la nuit au bord des étangs en pleine nature- le phénomène fut particulièrement troublant. En effet ce son flottant semblait porter dans une sorte d'extase les créatures animales, qui en retour semblaient rendre hommage à ces sonorités par ce chant collectif vibrant et de plus en plus partagé!
Ce "Cycle II" a été composé par un montage de l'ensemble des prises de sons que nous fîmes alors, avant que le phénomène ne s'estompe, pour finalement disparaître, laissant la campagne retourner à son relatif calme initial… Quelques belles prises de sons de Fernand Deroussen, que je tiens vivement à remercier ici, viennent souligner la manifestation de cette multitude de batraciens, parmi lesquels nous pouvons distinguer le crapaud vert, la grenouille rousse, la grenouille verte, la grenouille De Graf, l'alyte accoucheur, le crapaud commun et la reinette verte. Je tiens aussi à remercier Yannick Dauby pour la splendide prise de son des engoulevents.

Cycle III: Charivari destiné à éloigner les mauvais esprit des rizières chez les Lu-Mien, minorité ethnique du Guizhou en Chine
Lors d'un séjour à Guiyang, en Chine, mon ami Yao Ge, grand marcheur, m'a emmené dans un long périple à pieds dans les somptueuses montagnes du Guizhou. Dès que la pente le permet, des rizières apparaissent en multitude et dessinent le paysage de courbe gracieuses. C'est un paradis pour les batraciens, le climat est clément, presque tropical, les rizières sont fertiles et produisent jusqu'à trois récoltes par an. De nombreuses ethnies vivent loin du monde moderne dans des vallées reculées parfois accessible uniquement par la marche. Les Lu-Mien sont de celles là. Isolés dans une impressionnante vallée très réverbérante d'un point de vue sonore, leur mode de subsistance est tiré essentiellement des rizières dans lesquelles ils travaillent quotidiennement à l'aide de leur buffles. Les Lu-Mien considèrent les grenouilles avec infiniment de respect, et toutes les nuits se réjouissent de leur immense symphonie polyrythmique. Leur culture regorge de contes et de légendes à leur sujet. Cette multitude, bien entendu, les protège des insectes qui sont leur festin nocturne, et en retour les villageois protègent les batraciens en chassant autant que possible les serpents, leurs prédateurs naturels.
Lorsque le riz est en pousse, les Lu-Mien se livrent à un rituel qui vise à chasser les esprits maléfiques qui pourraient entraver la fertilité des rizières. Le rituel commence entre chien et loup, alors que le village entier, hommes, femmes, enfants et vieillards se disséminent dans les rizières alentour à la lumière de torches. Chacun est muni de sifflets, de cymbales, d'orgues à bouche ou de gongs. Tous ensemble produisent un son énorme en jouant simultanément et à grand bruit. Les joueurs de gongs trempent leur instruments dans l'eau pour agir aussi sous l'eau, ce qui produit de splendides glissandi.
Ce grand bruit, analogue dans son idée au charivari pratiqué il y a quelques siècle en Europe pour éloigner les esprits maléfiques des villes et des villages, n'a pas a priori de fonction musicale. Les villageois viennent simplement prêter main forte aux batraciens, dont ils considèrent le chant quotidien comme un signe bénéfique, dans une période sensible pour la pousse du riz. Par ailleurs, ce charivari, loin d'effaroucher les créatures, semble les stimuler et on peut les entendre chanter de plus belle!
D'avoir eu la chance d'assister à ce rite a été une expérience prodigieuse. Les sons des instruments très touffus, très pleins, se mêlaient aux polyrythmies de cliquetis produit par les anoures, et se réverbéraient contre les murs des montagnes par lesquelles nous étions encerclés et qui renvoyaient les sons en échos, ce qui décuplait encore les sonorités de la cérémonie. Nul doute qu'il y avait là de quoi faire fuir les mauvais génies. J'y ai cependant entendu une musique sublime et forte, qui m'a tellement ému que j'en ai ruiné mes prises de sons…
Le "Cycle III", de fait, est composé de ce que j'ai pu sauver sur mes enregistrements de cette cérémonie, ainsi qu'une réinterprétation fidèle de ses sonorités à partir des instruments que j'ai ramené de cette région par Mansoph Kozmich, groupe composé de Sophie Durand, Hitoshi Kojo, Michael Northam et moi-même. Le tout bien sûr baigné dans les cliquetis fascinants des petits alliés des rizières chinoises…




Dernières précisions: à propos de la structure musicale des cycles composant "Aux Anoures".
Pour une raison poétique qui m'importe j'ai choisi de lier les trois parties dans un tout qui s'enchaîne. Je ne souhaite pas relater les choses d'un point de vue documentaire, mais trouver une manière de rendre la beauté des expériences vécues in-situ au sein de cette masse sonore animale. Ainsi j'ai voulu composer un bain sonore et un voyage immobile qui, pratiquement, puisse emmener l'auditeur, depuis les forêts tropicales guadeloupéennes jusqu'aux rizières des montagnes du Guizhou en passant par les étangs de la Brenne.
Je dois ajouter que je ne suis pas ethnologue de profession, et que l'ethnozoophonie reste une discipline à officialiser. Je pratique l'ethnozoophonie en dilettante, bien que passionnément puisqu'elle trouve une nature centrale dans ma création musicale. Je me passionne pour les traditions émergeant d'une interaction avec le monde des chants d'animaux, car je suis moi-même influencé par ces chants.
Toutes les erreurs apparaissant dans ces humbles descriptifs doivent m'être imputées.
Pour finir, les acousmotopographies sont un mode de diffusion des sons que j'ai inventé, et qui permet une diffusion spatialisée mécaniquement par un acousmotopographe** sur un réseau de bas-parleurs**. Ceux -ci offrent à l'ouïe une perception acoustique beaucoup plus vaste que la stéréophonie, beaucoup plus imprévisible aussi et offrant par là même une vie remarquable aux enregistrements diffusés.

Emmanuel Holterbach, Lyon, mars 2007

*voir à ce sujet les recherches de Yannick Dauby: http://kalerne.free.fr/
*voir pour un descriptif complet mon site: www.orbes-holterbach.com



L’ITINÉRAIRE III DE NUIT
Festival nocturne de création musicale
Samedi 24 mars 2007 de 19h30 à l’aube
Cité Universitaire Internationale de Paris - Maison Internationale
- Salon Honnorat
- Espace Adenauer
- Piscine
17, boulevard Jourdan
75014 PARIS


ACCÈS
RER B  et Tram 3– Station Cité Universitaire
Noctilien N 21, N 14 et N 122 – Station Porte d’Orléans


TARIFS
Plein tarif : 22 € en prévente, 25 € sur place
Tarifs réduits (étudiants, chômeurs) : 17 € en prévente, 20 € sur place


LOCATIONS
Fnac – Carrefour – 0 892 68 36 22 (0,34€/mn) – www.fnac.com
Cité Culture – 01 43 13 65 96
Billetterie spectacles du Crous : 01 40 51 37 05


RESTAURATION
Café du Théâtre, Maison Internationale.
Ouverture toute la nuit.

Petit-déjeuner offert.


LIENS INTERNET
www.ciup.fr/musique_de_creation.htm
www.ensembleitineraire.org

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